L’AEROTRAIN : Chronique d’un futur avorté
Jean Bertin, l’ingénieur visionnaire.
Né le 5 septembre 1917 à Druyes-les-Belles-Fontaines dans l’Yonne, Jean Bertin est l’esprit de génie et le pionnier incontesté derrière le projet de l’Aérotrain. Ingénieur brillant issu de l’École Polytechnique et de l’École supérieure de l’aéronautique, il commence sa carrière dans l’aviation avant de fonder, en 1956, la société Bertin & Cie.
Homme de conviction et de rupture technologique, il est habité par une certitude :
Le transport terrestre de masse doit s’affranchir du contact rigide et bruyant du rail métallique pour gagner en vitesse et en fluidité. Malgré ses innovations majeures et ses tentatives pour moderniser les infrastructures françaises, il subira de plein fouet les arbitrages politiques et industriels de son époque. Il s’éteint le 21 décembre 1975 à Neuilly-sur-Seine, peu de temps après l’abandon officiel de son grand œuvre, laissant derrière lui le goût amer d’un avenir sacrifié.
Le pari de l’État et l’ambition d’un pays.
Si l’Aérotrain a pu voir le jour, c’est avant tout parce qu’il a été porté à bout de bras par la puissance publique. L’État français, à travers des organismes comme la DATAR, a financé massivement ce projet pharaonique, y voyant le symbole éclatant de la modernité, de l’innovation et de la domination industrielle de la France. Car il faut le souligner : au-delà de la vitrine médiatique des records de vitesse, l’État finançait avant tout une technologie globale, un nouveau paradigme de transport. Les records étaient certes utiles pour valider les concepts, mais un projet d’une telle envergure devait impérativement dépasser la simple performance sportive pour devenir un standard industriel viable. L’État se projetait donc pleinement dans cet avenir futuriste, espérant placer le pays à l’avant-garde mondiale.
Les débuts : La voie d’essais de Gometz-la-Ville (1965).
L’aventure concrète de l’Aérotrain débute au milieu des années 1960. Dès 1965, sous l’impulsion de Jean Bertin et avec l’appui de l’État, une première ligne d’essai expérimentale est érigée dans l’Essonne, entre Gometz-la-Ville et Limours. D’une longueur d’environ 6,7 kilomètres et tracée sur l’ancienne plateforme de la ligne de chemin de fer de Paris à Chartres par Gallardon, ce premier banc d’essai voit naître les prototypes de première génération.
Cette piste d’expérimentation devient rapidement le théâtre de records spectaculaires qui prouvent au monde entier la viabilité du concept :
- Le 14 novembre 1967 : L’Aérotrain 01 (propulsé par une hélice) franchit la barre des 300 km/h, atteignant même 345 km/h grâce à des modifications et des fusées d’appoint.
- Le 22 janvier 1969 : L’Aérotrain 02 (plus aérodynamique et propulsé par un réacteur d’avion Pratt & Whitney) y pulvérise les compteurs à 422 km/h.
Mais cette performance met en lumière une limite physique de taille : la piste est devenue techniquement trop courte pour freiner en toute sécurité à de telles vitesses.
La flotte des prototypes : l’évolution de la vitesse et de la technique. L’aventure s’est construite à travers une série de véhicules successifs, chacun repoussant un peu plus loin les limites de l’aérodynamisme et de la motorisation :
- L’Aérotrain 01 (1965) : Premier modèle grandeur nature à hélice aérienne, idéal pour valider le concept du coussin d’air à l’air libre.
- L’Aérotrain 02 (1967-1969) : Version plus fuselée et dotée d’un turboréacteur, célèbre pour son record à Gometz avant de buter sur le manque de longueur de la piste.
- L’Aérotrain S44 (1969) : Conçu pour les liaisons interurbaines et suburbaines, il marque une rupture en adoptant un moteur linéaire électrique, propre et silencieux, préfigurant un transport de type métro.
- L’Aérotrain I80 (1969) : Pensé pour le transport commercial (« Interurbain de 80 places »), ce mastodonte à la silhouette d’autobus futuriste est propulsé par une grande hélice carénée à l’arrière, incarnant l’espoir d’une mise en service pour les voyageurs.
- Aérotrain I80-HV (1972) : Version modifiée et rallongée de l’I80-250, dont l’hélice a été remplacée par un turboréacteur d’avion pour décrocher le record du monde de vitesse sur coussin d’air à 430,4 km/h en 1974.
L’Aérotrain 01 (1965)
L’Aérotrain 02 (1967-1969)
L’Aérotrain S44 (1969)
L’Aérotrain I80 (1969)
Aérotrain I80-HV (1972)
De l’expérimentation à la démesure : le passage à Orléans (1968).
Si la piste de Gometz avait permis de valider les intuitions de Jean Bertin, ses 6,7 kilomètres se révélaient trop exigus pour exploiter le plein potentiel des machines à plus de 400 km/h. Il était impératif de voir plus grand. C’est ainsi qu’en 1968, la ligne d’essai de l’Aérotrain d’Orléans sort de terre dans les grands espaces ouverts de la Beauce.
Ce projet pharaonique se traduit par des chiffres impressionnants :
- Un tracé rectiligne de 18 kilomètres reliant Saran à Ruan, en passant par Chevilly.
- Près de 1 000 piliers en béton armé : ériger la voie sur des pylônes n’était pas seulement esthétique, mais stratégique. Cela permettait d’éviter d’emprunter ou de couper les terres agricoles en surface, de s’affranchir des passages à niveau et de garantir la parfaite planéité indispensable à des vitesses hypersoniques.
- Un coût vertigineux, s’élevant à plus de 24 millions de francs de l’époque rien que pour le marché initial de la structure de roulement.




















































































































































