LES ÉPAVES DU DÉSERT DES BARDENAS

Le désert des Bardenas Reales, situé au sud-est de la Navarre, doit ses paysages lunaires et ses reliefs singuliers à une histoire géologique fascinante. Autrefois, à l’ère tertiaire, cette vaste dépression constituait une mer intérieure. Lorsque l’eau s’est retirée, elle a laissé derrière elle d’immenses couches de sédiments, d’argiles et de grès. Soumis depuis des millénaires à un climat semi-aride, ce sol meuble a été creusé par les pluies et balayé par les vents violents, façonnant ainsi les canyons et les collines érodées caractéristiques que l’on observe aujourd’hui sur près de 42 000 hectares.
Au sein de ce territoire, la Bardena Blanca représente la partie la plus spectaculaire, la plus aride et la plus emblématique du site, évoquant immédiatement un décor de western. Caractérisée par des tons clairs dus aux efflorescences de sel et aux couches de sédiments calcaires, elle abrite le célèbre Castildetierra, une cheminée de fée sculptée par les intempéries, ainsi que les falaises abruptes du Piskerra et du Rallón qui offrent des panoramas lunaires de canyons et de buttes témoins. Une grande partie de cette zone centrale est d’ailleurs classée en réserve de la biosphère.
En contraste direct avec la Blanca, la Bardena Negra présente des teintes beaucoup plus sombres et une atmosphère différente. Située sur des plateaux tabulaires surmontés de couches de grès plus résistantes qui protègent l’argile sous-jacente, elle bénéficie d’une végétation un peu plus dense, notamment constituée de garrigue, de romarin, de thym et de quelques parcelles de pins. Moins minérale et ouverte que sa voisine, elle se compose de vallons encaissés et de paysages de steppes arbustives qui complètent la diversité visuelle et géologique de ce désert navarrais

Le désert des Bardenas Reales est un véritable plateau de cinéma à ciel ouvert qui a séduit de nombreuses productions.
Au cinéma, il a notamment servi de décor pour les séquences du James Bond Le monde ne suffit pas, pour n’en citer qu’un parmi tant d’autres.
Côté séries, c’est Game of Thrones qui a marqué les esprits en servant de décor naturel pour les errances des Dothrakiens dans les terres de Dorne.
Ce décor lunaire et ses pistes poussiéreuses ont également accueilli le tournage du clip musical « On veut des légendes » de Johnny Hallyday et Eddy Mitchell, plongeant les deux artistes dans une ambiance western de rigueur avec saloon pouilleux et cowboys poussiéreux.
Enfin, ces grands espaces constituent un terrain de jeu incontournable pour les spots publicitaires automobiles, avec de grandes marques comme Audi, BMW ou Renault qui y tournent régulièrement leurs campagnes de 4×4 et de véhicules.

Au milieu de cette immensité sauvage et fragile, classée réserve de biosphère par l’UNESCO, se cache un anachronisme géopolitique et militaire :
le polygone de tir des Bardenas. Inauguré au début des années 1950, cet espace d’environ 2 200 hectares a été implanté là pour offrir aux forces armées un terrain d’entraînement air-sol idéal en raison de son isolement, de sa visibilité et de conditions météorologiques globalement excellentes, puisque la région est l’une des plus ensoleillées de la péninsule ibérique.
Géré initialement par l’armée de l’air espagnole, il est rapidement devenu l’unique site de bombardement de ce type dans le pays, ainsi que l’un des meilleurs dont l’OTAN puisse disposer en Europe. Durant la guerre froide, ce site a également revêtu une importance stratégique majeure pour les États-Unis. En vertu des accords de défense unissant Washington et l’Espagne franquiste à partir de 1953, l’aviation américaine y a intensément mené des manœuvres et des entraînements de bombardement. Les Bardenas ont ainsi servi de base arrière essentielle pour préparer la puissance aérienne alliée face au bloc de l’Est, avant que l’US Air Force ne cesse d’utiliser régulièrement le site en 1991.
Cet ancrage militaire profite en outre d’atouts logistiques considérables, notamment la proximité immédiate de la base aérienne de Saragosse et de celle de San Gregorio, située au pied des Monts Castejón. Autant de facteurs qui rendent illusoire l’idée d’un départ total des forces : le territoire est vaste, désertique et idéalement desservi.
Face aux critiques, le ministère espagnol de la Défense ne cesse pourtant de répéter, non sans paradoxe, que cette présence militaire constitue un gage de préservation pour le milieu naturel. Selon ses arguments, le polygone étant strictement interdit d’accès, la faune et la flore y trouveraient de fait un sanctuaire protégé. Un narratif balayé d’un revers de main par les écologistes, qui rappellent que rien n’est plus polluant que des explosifs et que, depuis 1951, ce sont des milliers de bombes qui ont frappé le sol de l’enceinte.
Aujourd’hui encore, chasseurs-bombardiers, flottes de transport et appareils en tout genre s’y relaient donc pour des exercices de largage et de tir en conditions réelles, transformant une partie de cette steppe aride en zone de guerre simulée.

Pour matérialiser les objectifs au sol, l’armée a disséminé sur la zone des structures factices mais aussi de véritables aéronefs réquisitionnés. Loin des crashs accidentels survenus en vol, ces avions sont des spécimens retirés du service actif, des carcasses déclassées ou des vieux chasseurs (comme les anciens F-5 ou des silhouettes d’appareils de chasse) acheminés ici intentionnellement. N’ayant plus aucune valeur opérationnelle, ils sont dépouillés de leurs équipements sensibles puis installés au milieu de la poussière pour servir de cibles vivantes aux munitions d’exercice.

Soumis aux tirs répétés, ces corps métalliques se désarticulent, s’effondrent et rouillent lentement, devenant malgré eux des sculptures cinétiques où s’impriment la violence de la technologie moderne et l’implacabilité du temps.

Au sol, le décor se fait plus menaçant encore. Le ruissellement des eaux de pluie a charrié et accumulé des quantités d’acier dans les moindres failles et anfractuosités, formant de véritables champs d’obus au fond des crevasses. Entre ces vestiges rouillés gisent des mines antipersonnel et antichar, piégeant chaque recoin du terrain. Dans ce chaos minéral, la prudence est de mise : si certains obus sont factices et remplis de plâtre pour l’entraînement, d’autres sont bien réels, et nombre d’entre eux, n’ayant pas explosé à l’impact, demeurent des engins mortels en sursis.

La cohabitation historique entre un polygone de bombardement intensif et la réserve de biosphère des Bardenas Reales a de tout temps cristallisé de fortes tensions, marquées au fil des décennies par plusieurs accidents aériens majeurs. Entre 1951 et 2003, pas moins de 34 accidents divers ont été dénombrés, causant la mort de 23 militaires et d’un civil, dont voici quelques exemples :

En mars 1972, à El Busto, une collision en vol implique deux chasseurs F-4 Phantom de l’armée de l’air espagnole dont de nombreux morceaux s’écrasent directement dans le village, entraînant la mort des quatre militaires de l’équipage.

Plus tard, en mars 2000, deux appareils EF-18 Hornet se sont percutés lors d’un exercice tactique près d’Ejea de los Caballeros, causant la mort tragique d’un pilote tandis que son coéquipier parvenait à s’éjecter à temps.

En mars 2002 à Pinsoro, un agriculteur découvre sur ses terres une bombe non explosée.

Enfin, en avril 2009, un autre chasseur EF-18 de la base de Saragosse s’est écrasé directement dans le périmètre du champ de tir, le pilote s’en sortant sain et sauf après une éjection réussie.

Face à cette menace permanente et à la militarisation de ce joyau naturel, la colère des habitants, des écologistes et des municipalités ne faiblit pas, rythmant la région de décennies de manifestations et d’exigences de fermeture définitive.