ARIANE 4 SEVILLE

Au cœur de l’Isla de la Cartuja à Séville, dressée vers le ciel andalou comme le fossile titanesque d’une époque futuriste, cette silhouette monumentale domine l’horizon de toute part. Véritable repère d’acier planté au milieu des vestiges, elle impose sa présence et se laisse apercevoir de loin, tel un anachronisme solitaire qui veille encore sur les fantômes de l’exposition.
De la vitrine technologique à la relique d’acier
Contrairement aux légendes qui circulent sur Internet, il ne s’agit pas d’une véritable base de lancement secrète ni d’un lanceur spatial opérationnel. Ce colosse d’acier est une reproduction grandeur nature d’une fusée Ariane 4, haute d’environ 64 mètres, et 30 tonnes érigée en 1992.
À cette époque, l’Espagne bat la mesure de la modernité en organisant l’Exposition universelle de Séville, l’Expo 92, sur le thème de L’Ère des Découvertes. Pour incarner la conquête spatiale et les ambitions technologiques de l’Europe unie, cette immense réplique est placée en son faste sur le site. Ce projet a été réalisé en pièces en France et transféré en train jusqu’à Séville. L’Ariane 4, qui a coûté environ deux cents millions de pesetas un peu plus de 1 million 2 d’euros, symbolise alors la vitrine triomphante du savoir-faire aérospatial européen, attirant les foules et les objectifs du monde entier, avec la participation de plus de 100 pays.
Parmi les industries qui ont participé au projet « Ariane », il y avait six entreprises aéronautiques françaises, trois d’Italie et de Belgique, deux d’Allemagne, de Suède et d’Espagne et une Hollandaise.

L’Exposition universelle est un événement international d’envergure, organisé tous les 5 ans, et elles durent généralement jusqu’à 6 mois pour présenter les réalisations culturelles, scientifiques, technologiques et industrielles des nations participantes, un peu comme une vitrine du monde. Chaque pays invité dispose généralement d’un pavillon national pour mettre en valeur son identité, son économie, ses innovations et sa culture. Les Expositions universelles ont été le lieu de présentation de nombreuses inventions majeures qui ont révolutionné le quotidien.
Ariane 4, développée par l’Agence spatiale européenne et exploitée par Arianespace, est un lanceur lourd qui a dominé le marché mondial des satellites commerciaux dans les années 1990 grâce à sa fiabilité exceptionnelle et à sa grande modularité, offrant plusieurs configurations de propulseurs d’appoint selon la charge utile. En 1992, c’était l’année du lancement par Arianespace du premier satellite espagnol.
Hispasat 1A, lancé le 10 septembre 1992 depuis le Centre spatial guyanais à Kourou par une fusée Ariane 4, est le tout premier satellite de télécommunications de l’Espagne. Positionné à 30° Ouest, il a assuré des missions civiles et militaires avant la fin de sa vie opérationnelle en 2003. Au cours de ses 14 années d’exploitation depuis Kourou, en Guyane, Ariane 4 a mis en orbite 182 satellites aux finalités variées.

Mais la fête a une fin. En octobre 1992, les portes de l’Exposition universelle se ferment. Si certaines zones de l’île de la Cartuja ont été reconverties au fil des ans en parcs d’attractions comme Isla Mágica, un énorme parc aquatique, en stade de foot avec l’Estadio La Cartuja, ou en parcs technologiques avec Cartuja 93, une immense partie des infrastructures pharaoniques a été laissée sans plan de pérennisation à long terme.
Faute de budget et de vision globale pour entretenir ces folies architecturales éphémères, la réplique d’Ariane 4 a été abandonnée sur place, tout comme plusieurs pavillons thématiques voisins.
Abandonnée depuis la fin de l’Expo 92 en octobre 1992, cette structure subit les outrages du temps depuis plus de trente ans sous le soleil brûlant de l’Andalousie et les intempéries. Derrière un bon état apparent de loin, ce cache de lourdes traces d’abandon comme la peinture s’est écaillée, la rouille a gagné le métal, la végétation a envahi les abords et la quasi-totalité de la sérigraphie a disparu, tandis que certaines pièces se détachent peu à peu. Autant de dégâts inévitables qui, à force d’indifférence administrative, transforment le symbole d’un futur radieux en une relique post-apocalyptique réclamant aujourd’hui de sérieuses opérations de sauvegarde.

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