SCAMPIA

Situé au nord de Naples, le quartier de Scampia, dont le nom signifie « champs libres », est bien plus qu’un simple décor de série télévisée. C’est un véritable laboratoire urbain où se jouent, depuis plus de 50 ans, les plus grandes contradictions de l’architecture moderne.
Tout commence dans les années 60 avec l’architecte Franz Di Salvo. Visionnaire et fervent admirateur du Corbusier, il imagine un projet monumental de style brutaliste : les « Vele » (Les Voiles). Ce complexe, conçu pour accueillir à l’origine environ 40 000 personnes, se composait de sept structures triangulaires géantes (nommées A, B, C, D, F, G et H) culminant à une hauteur de 45 à 50 mètres.
L’ambition de Di Salvo était de créer un « village vertical » capable de reproduire l’âme et l’ambiance des ruelles étroites du centre historique de Naples. Sur le plan architectural, chaque unité se compose de deux blocs de bâtiments inclinés, reliés entre eux par un réseau de passerelles métalliques suspendues au-dessus du vide. Cette forme distinctive en escalier devait, en théorie, garantir une exposition maximale au soleil pour chaque appartement, offrant ainsi dignité et lumière à l’habitat social.

Le projet de Scampia est l’histoire d’un divorce brutal entre une théorie brillante et une exécution désastreuse. Plusieurs facteurs clés ont transformé ce chef-d’œuvre théorique en un véritable cauchemar urbain,
La vision de Di Salvo a été dénaturée par une réduction drastique des coûts. Les matériaux nobles initialement prévus ont laissé place à un béton bon marché et à des structures métalliques qui ont rapidement succombé à la rouille, donnant au quartier une image de délabrement précoce.
Alors que l’architecte rêvait de lumière, la réalité a accouché d’une densité excessive. Les espaces entre les blocs se sont avérés trop étroits, plongeant les habitations dans une pénombre permanente et créant un sentiment d’étouffement pour les résidents.
L’utopie prévoyait une vie de quartier riche avec des centres communautaires, des jardins et des commerces au pied des Voiles. Rien de tout cela n’a été réalisé. Sans services publics ni lieux de rencontre, les habitants se sont retrouvés isolés dans une cité-dortoir dépourvue de vie.
Ce qui devait être des « rues dans le ciel » s’est transformé en un piège sécuritaire. Les passerelles suspendues et les cages d’escalier labyrinthiques sont devenues des zones impossibles à surveiller pour les forces de l’ordre, offrant paradoxalement un terrain de jeu idéal pour l’organisation des trafics comme Gomorra .

Si Scampia a été surnommée la « plus grande place de marché de la drogue à ciel ouvert d’Europe », ce n’est pas le fruit du hasard. C’était une véritable industrie, organisée avec une précision militaire par la Camorra notamment le clan Di Lauro, puis les « Scissionnistes ». Pendant des décennies, l’absence des services publics a laissé le champ libre à l’emprise mafieuse, faisant des Voiles le symbole mondial de la précarité urbaine.
L’architecture devenue complice dans le détournement du design de Franz Di Salvo. Ce qui devait favoriser la vie sociale est devenu l’atout majeur des trafiquants.
Les coursives et passerelles offraient des points de vue parfaits pour les guetteurs, permettant de repérer l’arrivée de la police à des kilomètres.
Pour les forces de l’ordre, entrer dans une « Vela » était un labyrinthe. Les escaliers étroits et les multiples issues permettaient aux vendeurs de disparaître en quelques secondes.
Le trafic n’avait rien d’artisanal. À son apogée, au début des années 2000, le quartier générait jusqu’à 500 000 euros par jour. On y trouvait de tout héroïne, cocaïne, crack 24h/24.
En 2004-2005, cette plateforme a implosé lors de la « Faida » (guerre interne) provoquée par la scission du clan Di Lauro. Ce conflit ultra-violent, qui a fait des dizaines de morts, a braqué les projecteurs du monde entier sur le quartier. Cette réalité brutale a servi de base au best-seller mondial de Roberto Saviano, Gomorra. Depuis la publication de cet ouvrage qui a levé le voile sur les secrets de la Camorra, l’écrivain vit sous protection policière permanente, une mesure en vigueur depuis le 2006.

Le paysage de Scampia subit aujourd’hui une transformation radicale. Ce n’est plus seulement une question de murs que l’on abat, mais d’un système que l’on déconstruit.
Sur les sept structures d’origine, six ont disparu pour briser physiquement les infrastructures du crime organisé entre 1997 et 2003 Trois « Voiles » sont dynamitées. Puis en 2020, la « Voile Verte » (Vela A) est démolie,Et 2 autres entre 2024-2025 marquant un tournant symbolique majeur. En cassant le béton, la ville a cassé les forteresses qui protégeaient les trafics, ouvrant la voie à une reprise en main par l’État.
Seul la Vela Celeste (Voile B) est conservée comme monument historique, elle est en cours de réhabilitation pour devenir un siège administratif majeur.
La renaissance du quartier s’appuie sur une stratégie d’occupation du terrain par la culture et le service public un campus de l’Université Federico II a ouvert ses portes sur les décombres des anciens immeubles. Ce symbole fort remplace l’économie du crime par une économie du savoir. L’arrivée des fonctionnaires et des étudiants modifie profondément le quotidien, remplaçant peu à peu l’emprise de la mafia par une présence citoyenne légitime.