CENTRALE NUCLEAIRE DE LEMOIZ
Tout commence au début des années 70, sous la dictature de Francisco Franco. L’Espagne veut son indépendance énergétique et lance un plan nucléaire massif. Le site de Lemóniz, une crique sauvage de la côte basque, est choisi pour accueillir deux réacteurs de 900 MW chacun. À l’époque, le projet est imposé sans aucune consultation des populations locales, ce qui crée immédiatement un sentiment d’injustice et de dépossession de la terre.
L’emplacement a été choisi au bord de l’Atlantique pour une raison technique majeure : le refroidissement. Une centrale nucléaire produit de l’électricité en faisant chauffer de l’eau pour créer de la vapeur qui fait tourner des turbines. Une fois que cette vapeur a fait son travail, elle doit être refroidie très rapidement pour redevenir liquide et recommencer le cycle.
L’océan offre une source d’eau froide quasi inépuisable. En pompant l’eau de mer, les ingénieurs peuvent condenser la vapeur de manière extrêmement efficace. À Lemóniz, l’emplacement dans une crique permettait de puiser l’eau directement dans l’Atlantique, évitant ainsi la construction de gigantesques tours de refroidissement (les fameuses « cheminées »), qui sont plus coûteuses et modifient davantage le paysage .
C’est pour cette raison que les centrales situées en bord de rivière possèdent des cheminées de refroidissement. Contrairement à l’océan, une rivière a un débit qui varie selon les saisons (sécheresse en été ou crues en hiver).
Si l’on pompait autant d’eau dans une rivière que dans l’océan, on pourrait finir par l’assécher. C’est pourquoi la tour de refroidissement permet de fonctionner en « circuit fermé » : l’eau tourne en boucle à l’intérieur de la centrale.
Cette tour sert à évacuer la chaleur dans l’air sous forme de vapeur d’eau (la fumée blanche visible en haut) afin que l’eau puisse être refroidie et réutilisée immédiatement. Contrairement aux idées reçues, il s’agit uniquement de vapeur d’eau ; ce n’est donc absolument pas polluant.
Construire une centrale nucléaire nécessite d’acheminer des pièces massives que l’on ne peut pas transporter par la route ou par train classique. Comme par exemple La cuve du réacteur est une pièce d’acier de plusieurs centaines de tonnes. Ou Les générateurs de vapeur
En étant au bord de l’eau, les constructeurs pouvaient faire venir ces composants par voie maritime sur des barges spéciales, puis les décharger directement sur le chantier grâce à des grues de forte puissance installées sur le quai de la centrale.
À l’époque (au début des années 70), les autorités cherchaient des zones relativement peu peuplées pour limiter les risques en cas d’accident, tout en restant à une distance raisonnable des grands centres industriels, comme Bilbao, qui allaient consommer l’énergie produite.
La côte basque à cet endroit est constituée d’une roche très dure et stable. Pour supporter le poids colossal d’un bâtiment réacteur, il faut un sol qui ne risque pas de s’affaisser. Les falaises de Lemóniz offraient un socle rocheux idéal pour garantir la stabilité de la structure, même contre les séismes.
La crique de Basordas offrait un isolement naturel : elle est encaissée entre des falaises, ce qui facilite théoriquement la surveillance et le contrôle des accès. Ironiquement, ce qui devait être un avantage pour la sécurité est devenu un cauchemar face à l’ETA . En effet, le site était entouré de hauteurs permettant aux observateurs ou aux assaillants de surveiller avec précision tous les mouvements de la Garde Civile.
On s’est retrouvé un peu dans la même situation en infiltrant la centrale ; dans ce contexte, la nuit de pleine lune est devenue notre alliée pour progresser tout en restant discrets.
À la mort de Franco en 1975, la parole se libère. Le mouvement antinucléaire basque devient l’un des plus puissants d’Europe. Ce n’est pas seulement une lutte écologique, c’est aussi une lutte identitaire : la centrale est perçue comme un symbole de l’oppression de l’État espagnol sur le Pays basque. En juillet 1977, une manifestation historique réunit près de 200 000 personnes à Bilbao, criant le slogan devenu célèbre : « Ez, ez, ez, zentral nuklearrik ez » (Non, non, non, pas de centrale nucléaire).
L’ETA (Euskadi Ta Askatasuna, qui signifie « Pays basque et liberté » en langue basque) était une organisation armée terroriste d’idéologie nationaliste basque.
L’organisation a été fondée en 1959, pendant la dictature du général Franco. À l’origine, c’était un groupe de résistance qui luttait contre la répression de la culture basque par le régime franquiste. Leur but ultime était l’indépendance totale du Pays basque ,
Après la mort de Franco en 1975 et le retour de la démocratie en Espagne, l’ETA refuse de déposer les armes. L’organisation estime que les réformes politiques ne vont pas assez loin et entame alors une campagne de violence extrême pour imposer l’indépendance.
Cette période est marquée par des attentats à la bombe dévastateurs, visant des infrastructures comme la centrale de Lemóniz, mais aussi des lieux publics, à l’image du massacre au centre commercial Hipercor à Barcelone. Parallèlement, le groupe pratique des assassinats ciblés systématiques contre des policiers, des militaires et des juges, mais s’attaque également à des figures civiles comme des politiciens et des journalistes.
L’organisation finit par s’essouffler au début des années 2010. Affaiblie par une pression policière constante et une collaboration efficace entre la France et l’Espagne, l’ETA fait face au rejet croissant de la population basque, lassée par des décennies de sang. En 2011, elle annonce l’arrêt définitif de ses activités armées, avant de prononcer sa dissolution officielle en 2018, mettant fin à l’un des conflits les plus sombres de l’histoire espagnole.
L’ETA voit dans le projet de Lemóniz une occasion idéale de s’attirer la sympathie des écologistes et d’une population locale déjà hostile au nucléaire. L’organisation terroriste s’immisce alors dans le conflit et passe rapidement des menaces aux actes. En mars 1978, une bombe explose dans la zone du réacteur, tuant deux ouvriers et causant des dégâts matériels majeurs. Un an plus tard, une nouvelle explosion coûte la vie à un troisième travailleur.
Face à cette menace permanente, la centrale se transforme en une véritable forteresse militaire. Pour tenter de sécuriser le chantier, des nids de mitrailleuses de la Garde Civile sont installés sur les collines environnantes, surveillant chaque mouvement dans la crique de Basordas. Cette ambiance de guerre finira par isoler totalement le projet du reste de la société.
Le conflit atteint son paroxysme en 1981 avec l’enlèvement de l’ingénieur en chef, José María Ryan. L’ETA lance alors un ultimatum terrifiant : elle exige la démolition complète de la centrale dans un délai d’une semaine. Malgré une mobilisation populaire immense et des manifestations quotidiennes demandant sa libération, l’organisation terroriste finit par l’exécuter froidement d’une balle dans la nuque.
L’horreur ne s’arrête pas là. Un an plus tard, en 1982, son successeur Ángel Pascual est assassiné à son tour. Les terroristes ouvrent le feu sur sa voiture alors qu’il se rend au travail ; il meurt sous les yeux de son fils, assis à côté de lui, qui survit miraculeusement à l’attaque. Ces crimes barbares atteignent leur objectif : ils terrorisent les employés et les experts. Désormais, plus aucun technicien ne sort de chez lui pour se rendre sur le site. Bien que le projet soit techniquement achevé à plus de 90 %, la centrale devient une coquille vide : il n’y a plus personne pour la faire fonctionner.
En 1984, le gouvernement socialiste de Felipe González (Secrétaire général du PSOE) décide de mettre fin au projet pour stopper l’escalade de la violence et décrète un moratoire nucléaire. La centrale de Lemóniz ne sera jamais mise en service et son combustible ne sera jamais chargé dans les réacteurs.
Cependant, ce fiasco industriel a eu un coût exorbitant : l’État a dû verser des indemnités colossales à l’énergéticien Iberdrola pour compenser l’arrêt forcé du chantier. Pendant plus de 30 ans, les citoyens espagnols ont payé une taxe spécifique sur leurs factures d’électricité pour éponger les dettes de ce projet abandonné. Au total, le montant de cette compensation a dépassé les 2 milliards d’euros, une dette qui n’a été définitivement soldée qu’en 2015.
Bien que la centrale soit « morte » et qu’elle n’ait jamais accueilli de combustible radioactif, elle reste l’un des sites les plus surveillés de la région. Pendant près de 50 ans, jusqu’en 2019, l’énergéticien Iberdrola est resté le propriétaire du site. Même après l’arrêt définitif du chantier en 1984, l’entreprise a continué de gérer cette carcasse de béton, employant une société de sécurité privée pour assurer une présence humaine 24h/24. Cette surveillance, qui coûtait environ 1 000 euros par jour, n’avait pas pour but d’empêcher une catastrophe nucléaire, mais pour éviter les intrusions de curieux ou de vandales, et surtout pour protéger les personnes : avec l’érosion marine, le béton et les structures métalliques sont devenus instables, rendant toute exploration extrêmement dangereuse.
En octobre 2019, Iberdrola a officiellement cédé le site au gouvernement basque pour une somme symbolique. Cette cession « gratuite » s’explique par le fait que l’entreprise avait déjà été totalement indemnisée par l’État espagnol pour l’arrêt de la centrale (les fameux 2,2 milliards d’euros payés par les citoyens). En transférant la propriété, Iberdrola s’est enfin libérée de la responsabilité juridique et des frais de maintenance d’un site devenu inutile, ouvrant ainsi la voie à sa future reconversion.
Raser le site pour arrêter les frais coûterait bien plus cher que de le surveiller pendant encore un siècle. Les structures ont été conçues pour résister à des chutes d’avions et à des séismes majeurs ; ainsi, le coût d’un démantèlement total est estimé à plus de 300 millions d’euros. C’est cette impasse financière qui explique pourquoi le site est resté figé dans le temps pendant 40 ans.
Le projet de reconversion, estimé à 20 millions d’euros, est porté par des entreprises comme Atura et soutenu par le centre de recherche AZTI. Il prévoit une production massive de plusieurs milliers de tonnes de produits de la mer par an. Ce projet repose sur un paradoxe fascinant : les structures ultra-robustes, initialement construites pour résister à des attaques à la bombe et pour contenir la radioactivité, vont finalement servir de sanctuaire pour protéger des œufs de poissons et des larves de crevettes.
Cette transformation est rendue possible par la récupération des installations existantes, notamment les systèmes de pompage et les canaux de circulation d’eau, qui auraient coûté des centaines de millions d’euros à construire aujourd’hui. Les promoteurs tirent ainsi profit de l’héritage industriel du site pour créer une exploitation durable. C’est une fin profondément ironique pour un site qui a causé tant de larmes : après avoir été un symbole de mort et de conflit, il servira finalement à nourrir la région plutôt qu’à l’éclairer.


































































